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Dans son vestibule, Honoré Limé avait accroché un baromètre. C’était un de ces vieux appareils à cadran circulaire incrusté dans un support de bois sculpté. Il était muni de deux aiguilles : l’une, noire et mue par un ressort soumis aux changements de pression atmosphérique indiquait le temps prévu ; l’autre, dorée, devait être repositionnée chaque matin de façon à recouvrir la première et servait à mesurer les écarts de pression durant la journée.

Honoré était plutôt fier de cette pièce, héritée de son grand-père. Non pas que le baromètre servit vraiment puisque Honoré n’était pas un fervent adepte des sorties en plein air, mais un tel instrument dans un vestibule vous posait un homme. Et puis, il aimait le regarder. Cela le fascinait qu’une simple mécanique puisse ainsi prévoir le temps qu’il ferait : « Beau temps », « Variable », « Pluie ou vent », ou « Grande pluie ». Il était bien un peu peiné de ne jamais voir l’aiguille pointé sur « Beau fixe », « Très sec » ou, à l’opposé, le menaçant « Tempête », mais nombre de passionnants degrés séparaient déjà le chiffre 71 du 75, et Honoré s’en accommodait.

Et le temps passait dans la petite maison de campagne. Chaque matin, Honoré mettait à jour son baromètre après deux ou trois petites tapes amicales sur le cadran.

Puis il advint une tempête que le baromètre ne sut prévoir : Honoré Limé tomba amoureux. Elle venait d’arriver dans le village et avait voulu faire connaissance de ses nouveaux voisins. La première fois qu’il la vit, son sang se figea dans ses veines et sa bouche béa tant qu’il crut que sa mâchoire allait se décrocher. Elle était immensément belle : rien ne déparait son teint d’ellébore et il émanait d’elle un parfum si envoûtant que, sur des lieues à la ronde, les animaux mêmes arrêtaient leurs pas et leurs vols. Sa voix évoquait le bourdonnement du plus mélodieux des insectes. Tout en elle était parfait.

Il s’emmêla tant et si bien ce jour là qu’il ne retrouva sa langue que plusieurs heures après qu’elle fut partie, en allant ouvrir au facteur.

Mais rien n’était perdu : la belle organisait une surprise-partie et Honoré y était invité.

Le jour venu, un samedi, il passa la journée à se préparer. Il se pomponna entièrement, en prenant soin de ne rien oublier : cheveux, oreilles, nez, doigts, ongles, orteils... Oh surtout, rien ne devait manquer ! Puis il enfila un habit presque noir, pour ne pas faire mentir son nom, se chaussa avec précaution et posa enfin sur son crâne un chapeau.

Ne restait plus qu’une formalité. Honoré passa donc dans le vestibule et s’approcha du baromètre. Quelques tapotements... « Beau temps ». Il eut un petit rire de satisfaction, attrapa sa canne dans le porte-parapluie et ouvrit la porte.

Le vent l’enveloppa aussitôt, mais fort de son savoir barométrique, il passa outre et sortit joyeusement.

Il déchanta rapidement. L’air était frais et humide, le vent soufflait en rafales et la maison de sa belle se trouvait à l’autre bout du village.

Honoré sentit bientôt l’humidité s’insinuer dans ses os. D’horribles rhumatismes le prirent, ses articulations craquaient à chaque pas et cette maudite rue n’en finissait pas !

Pensant à l’élue de son cœur, il accéléra le pas. Mal lui en pris car, dans sa hâte, il posa le pied au beau milieu d’une flaque. L’eau s’insinua dans sa chaussure et Honoré pensa avec terreur à son pauvre pied si fragile, dont l’équilibre ne tenait qu’à un fil.

Il apercevait enfin son but, la fin de son calvaire, quand une rafale de vent emporta son chapeau. Aussitôt, ses cheveux se mirent à voler en tous sens. Impossible de rattraper le désastre !

Désespéré, Honoré pressa le pas et frappa enfin à la porte de sa bien-aimée. Elle vint lui ouvrir en personne. Ebloui, Honoré s’inclina dans une profonde révérence.

En se relevant, il sentit craquer son dos. Voulant y porter la main, il balança en arrière un bras qui se détacha et tomba à terre, envoyant rouler ses doigts sur le sol. Dans sa confusion, il voulut faire un pas en arrière, mais son pied fragilisé par l’eau s’effondra sous lui et il se retrouva, bancal, un bras en moins, chauve, à regarder la foule des invités qui s’amassait à la porte.

La belle hôte souriait, moqueuse, mais un grand homme aux cicatrices distinguées et dont les articulations étaient retenues par des fils de cuivre le souleva par le col et l’interpella furieusement :

« Rustre ! On ne vous a jamais appris à vous tenir en société ? Se déliter ainsi en public, quel sauvagerie ! »

Et il le lâcha dans la boue. Les commentaires fusaient de toutes parts :

« Vulgaire ! »

« Un spectacle affligeant !

« L’influence de tous ces vaudous, croyez moi... »

Mais Honoré n’entendit qu’une chose. La voix de sa belle qui disait d’un ton rieur :

« Son nécromancien doit en revivre de honte. »

Les rires redoublèrent et la porte se referma sur eux.

Honoré se rassembla et rentra furtivement chez lui, le cœur lourd. C’est ainsi que Honoré Limé apprit, à ses dépends, l’une des leçons les plus importantes pour un zombie : ne jamais se fier à un baromètre.

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