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”Ceci est une réunion de famille sérieuse, gamins ! gronda le Grand Troll. Pas une fête d’anniversaire. Aussi pas de blague et tenez-vous tranquilles ! »

Les deux Affreux Trollinets baissèrent la tête d’un air soumis tout en échangeant un clin d’œil.

« Surtout, ajouta Maman Troll, que certains de nos parents sont plutôt susceptibles. N’osez même pas un sourire dans l’entourage du Grand Oncle Pad ; depuis son aventure avec cet horrible petit bonhomme, il croit que tout le monde se moque de lui. 

-         Quel petit bonhomme ? demanda aussitôt l’un des trollinets à l’instant même où l’autre s’exclamait :

-         L’oncle Pad, c’est celui qui n’a qu’une oreille ?

-         Pas un mot ! coupa le Grand Troll. Allez plutôt me chercher le gobelin de service. Et sans lui jeter d’eau ! ajouta-t-il en voyant les petits monstres se précipiter en ricanant dans les escaliers.

-         Ces enfants sont impossibles, grogna-t-il en se retournant vers le miroir pour ajuster son collier de cranes.

-         Il faut bien qu’ils s’amusent, plaida Maman Troll.

-         Mais songe que nous accueillons la grande Réunion ! Les plus grands trolls de notre époque ! Ce n’est pas le moment qu’un de ces trollinets fasse tout chavirer.

-         Calme-toi, on dirait un humain dans la marmite. Aie confiance, tout va bien se passer.

Et ils descendirent en se donnant le bras pour accueillir les invités.

-         Tante Ida ! Quel plaisir ! Cela fait si longtemps …

-         … enfin sorti de ton cercueil mon vieux ? Comment vont tes squelettes ?...

-         Quelle merveilleuse demeure vous avez !

-         Oh, un simple manoir dont nous avons… hérité.

-         … oui, l’épouvante, il n’y a que ca de vrai, vous pouvez me croire…

-         … et voici mon cousin Igor…

-         Enchanté… euh, excusez moi, voici vos doigts…

-         Oh la mignonne trollinette ! Quel âge as-tu mon affreuse ?

-         Alors, Dark Ula, on joue toujours au vampire ?...

Au milieu de ce flot continuel d’invités, le Grand Troll se sentit soudain tiré par le bas de sa cape. Il baissa les yeux pour découvrir une gobeline de cuisine aux yeux effrayés. Il l’entraîna à l’écart pour la soustraire aux regards curieux (ou affamés) des invités.

-         Que fais-tu ici ? J’avais dit que je ne voulais voir personne d’entre vous dans le hall !

-         Un malheur, maitre ! couina la gobeline. Le feu s’est éteint !

-         Eh bien, rallumez le et dépêchez vous. Je ne repousserai pas le diner.

-         Mais c’est impossible ! Il y a une fuite d’eau dans la cheminée !

-         Te moques-tu de moi ? Il n’a pas plu depuis une semaine !

-         Et pourtant maitre, des litres d’eau continuent à couler…

En jurant contre le sort et les cheminées humaines, le Grand Troll descendit aux cuisines où il trouva tout le personnel rassemblé devant une flaque d’eau qui allait s’agrandissant à mesure que le liquide noir de suie ruisselait de la cheminée fumante.

-         Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? grogna-t-il en contournant précautionneusement l’étendue de l’horrible liquide nommé eau pour jeter un coup d’œil dans la cheminée.

Au moment où il passait sa tête dans l’ouverture, un torrent d’eau se déversa qui l’obligea à faire un bond en arrière en hurlant sous les éclaboussures. Ce fut d’ailleurs une fuite générale en arrière avant que tout le monde ne s’arrête à nouveau pour observer la suite des événements. En effet, la mare commença à se rassembler, puis l’eau s’éleva en une colonne qui prit bientôt la forme d’un être pourvu de bras, de jambes, d’une tête et d’une bouche qui prononçait les pires jurons que le Grand Troll ait jamais entendus (la plupart comprenait des éléments aquatiques). Puis l’être sembla prendre conscience de ceux qui l’entouraient et demanda d’un ton brusque :

-         Où suis-je ?

Sa voix faisait penser aux chutes du Niagara, assourdies. Le Grand Troll, incertain mais irrité qu’un inconnu prisse de telles manières dans sa cuisine, s’avança et répondit avec dignité.

-         Vous êtes chez moi et je vous prierai de me dire qui vous êtes et d’où vous venez.

-         Je m’appelle Grunnlaug Havtroll et si je ne me trompe, tu dois être le jeune Khawarg, notre Grand Troll. Je suis donc bien arrivé à destination. Mais qui a inventé cette damnée porte ? dit-il en se retournant vers la cheminée. Qu’il s’évapore ! Je m’apprête à faire une entrée en déluge depuis mon nuage de luxe et je tombe dans un conduit à chauves-souris !

Le Grand Troll, les yeux exorbités, regardait l’apparition. Un troll d’eau ?! Parmi tous les contes invraisemblables qui couraient, celui-là était sans doute celui auquel il avait accordé le moins de croyance. C’était purement et simplement contre-nature. Il fit un effort sur lui-même et prononça :

« Oncle Grunnlaug ! C’est évidemment un plaisir de vous accueillir. Je dois avouer que nous ne vous attendions pas… de cette manière.

Surmontant son dégoût, il tendit la main. Le troll d’eau regarda les siennes, parcourues de vaguelettes et grises de suie.

-         Oh, je ne puis pas vous serrez la main dans cet état. Laissez-moi décanter un moment.

Le grand Troll soupira de soulagement tout en bâillonnant sa surprise. Un troll qui se préoccupait de propreté ?! Celui-ci continuait d’un air désolé :

-         Et j’ai perdu tout mon corail ! Et mon anémone de mer ! Je ne suis vraiment pas très présentable.

Il ne croyait pas si bien dire, pensa le Grand Troll. Comment allait-il introduire plusieurs litres d’eau, même sous la forme d’un troll, dans une société pour qui une goutte de ce liquide représentait la pire des tortures ?

-         Permettez-moi de vous mener à votre chambre, dit-il en pensant à une solution qui lui ferait gagner du temps.

-         Quel merveilleux lit ! dit Grunnlaug en découvrant la baignoire. Il manipula les robinets et rit de plaisir en voyant l’eau couler.

Le Grand Troll roula des yeux avec malaise et dit précipitamment :

-         Je vous laisse vous préparer, un gobelin viendra vous chercher pour le diner.

La porte refermée sur un bruit de glouglou répugnant, le Grand Troll se mit à la recherche de sa femme. Il la trouva occupée à complimenter une tante d’Egypte sur la qualité de ses bandelettes. Elle s’en débarrassa cependant pour venir à lui.

-         Que se passe-t-il ? Tu es plus pâle qu’un ossuaire…

-         Un visiteur inattendu. Et il lui raconta l’arrivée du troll d’eau.

-         Ne peut-on pas s’en débarrasser ?

-         Il est de la Famille ! protesta-t-il. Il a le droit d’être là !

-         Alors il va falloir le faire fuir. J’ai une idée ! Laissons-le aux Trollinets, ils se feront un plaisir de le dégoûter.

-         En attendant, il va descendre pour le diner. Que va-t-on penser de moi ?

-         Arrange-toi pour qu’on voit quelle est ton opinion, répondit Maman Troll en haussant les épaules. Et place-le à côté du Yéti, j’ai appris qu’il vivait dans la neige, ajouta-t-elle avec un dégoût marqué.

Quand Grunnlaug entra dans l’immense salle du festin déjà bien remplie, tous les yeux se tournèrent vers lui et un silence horrifié remplaça le bourdonnement des conversations. Il reluisait littéralement. Les lumières des torches et des bougies créaient des irisations à chacun de ses mouvements. Son eau parfaitement propre ondulait doucement quand il marchait sans jamais éclabousser alentour. Apparemment, il disposait d’une réserve d’ornements car des plantes aquatiques montaient le long de ses bras et des branches de corail mettaient des touches de couleur dans ses jambes. Et un petit poisson-clown croisait tranquillement dans sa poitrine. Son visage, quoique fait d’eau, était assez affreux pour convenir à n’importe quel troll et la crinière d’écume qui surmontait sa tête lui faisait une chevelure somme toue convenable. Enfin, il est un troll, essaya de se persuader le Grand Troll en s’approchant, mais pas trop près. Il se racla la gorge et dit d’une voix qu’il essaya de rendre ferme :

« Mes chers parents, permettez-moi de vous présenter Grunnlaug Havtroll, venu du lointain océan pour prendre part à notre Grande Réunion en tant que représentant des… des trolls d’eau. »

Des hoquets d’horreur jaillirent de l’assemblée et un vieux zombie en laissa tomber son bras de surprise.

« O Satan, prend pitié de ma longue misère, murmura une voix.

Grunnlaug exécuta un salut élégant et en se relevant fit jaillir des gouttelettes de sa main qui firent reculer l’assistance de plusieurs pas.

« Maintenant, prenez place à table, je vous prie. Venez Oncle Grunnlaug, continua-t-il avant qu’il ne puisse se formaliser de leur réaction.

Se remettant peu à peu du choc, les invités se dirigèrent vers la longue table sans cesser de surveiller l’étrange arrivant et en murmurant des commentaires sans doute peu flatteurs pour leur hôte. Le Grand Troll entraina son aquatique parent à la place qu’il avait choisi pour lui, dans un coin, pas trop visible, entre le taciturne Homme des Neiges et une cousine de Maman Troll qu’elle haïssait car elles s’accusaient mutuellement d’avoir volé les couverts en os de héros de l’héritage du Grand-père. La cousine parut horrifiée de voir qui on lui avait donné comme voisin, mais elle ne fuit pas et prit finalement un air de victime résignée qui, croyait-elle, servirait sa cause. Le troll d’eau la salua d’un signe de tête ainsi que le Yeti et prit place devant ses couverts qu’il se mit à examiner curieusement avant de se reprendre.

« Permettez-moi de me présenter : Grunnlaug Havtroll, dit-il en s’adressant à sa voisine.

-         Enchantée, répondit celle-ci d’une voix froide en ignorant la main tendue. Miranda Fjelltroll, Grande Sorcière du Caucase, descendante directe de Jotun Fjelltroll.

-         Je suis ravie de faire votre connaissance, Madame, répondit-il avant de se tourner vers son autre voisin pour répéter son salut.

-         S’lut, répondit le monstre velu en serrant sans hésitation la main offerte. Abominable, dit « le Yéti », pour vous servir. »

Puis il se détourna pour se concentrer sur son assiette qu’il se mit à remplir abondamment et à vider à une vitesse impressionnante. Déconcerté, Grunnlaug observa un moment les plats qui passaient devant lui en épiant ceux qui l’entouraient avant de se tourner à nouveau vers sa voisine pour lui demander poliment :

-         Excusez-moi, n’y a-t-il rien de plus… liquide ?

Comme Miranda l’observait avec soupçon, il reprit :

-         C’est que, voyez vous, les aliments solides ne sont pas très indiqués pour nous autres, trolls d’eau.

-         Eh bien, je suppose que vous pouvez demander un bol de sang, répondit-elle a contrecœur. Il y a plusieurs choix.

-         Du sang ? Ma foi, oui, je suppose que cela fera l’affaire.

Une gobeline particulièrement repoussante, vêtue d’une robe transparente, lui apporta donc un grand bol du liquide brun-rouge. Il en but une longue gorgée qui fit une magnifique volute en se mêlant à l’eau de son torse. Il fit encore quelques tentatives pour engager la conversation mais le Yéti s’absorbait dans son repas et Miranda Fjelltroll parlait à son voisin de droite, un grand vampire à la morgue aristocratique. Il se mit donc à observer les convives dans l’espoir de comprendre ce qui les rendait méfiants à son égard. Il avait rarement eu l’occasion d’observer la partie terrienne de ceux qu’on appelait « la Famille » et il s’étonna des différences entre ces membres. Autour de cette table étaient rassemblés autant de vampires, zombies, loups-garous, momies et autres squelettes que de trolls proprement dit. La tablée devenait bruyante sous l’effet du sang et des plaisanteries douteuses fusaient de tous les coins. A ce moment, le Grand Troll se leva et réclama le silence en frappant un couteau contre un crâne. Quand le calme fut établi, il commença avec solennité :

« Mes chers amis, c’est avec plaisir que je vous voie rassemblés ici. Je ne ferai pas de longs discours ce soir, je veux simplement dire : Longue vie à la Famille ! » Et il leva son crâne plein de sang.

Tous les convives se levèrent et répétèrent son toast avec enthousiasme. Grunnlaug reposa son bol en riant et se rassit. Un nuage de fumée jaillit alors, accompagné du sifflement d’un feu qui s’éteint. Il se releva précipitamment pour découvrir un plat de braise sur son siège. Tous le regardaient avec étonnement et certains riaient ouvertement de sa confusion. Il repéra alors deux petits trolls ricanant de l’autre côté de la table et, sans réfléchir, il tendit le bras pour en saisir un par l’oreille. L’eau étant plus modulable que la chair, son bras s’allongea de plus d’un mètre, passant entre un zombie et une jeune trolle qui poussa de hauts cris. Il ramena le gamin par-dessus la table et le posa devant lui sans le lâcher.

« C’est toi qui a fait ca, Affreux Trollinet ?

Le petit troll essaya de prendre un air innocent tout en louchant avec terreur sur la main liquide mais implacable qui le tenait.

-         Non, Msieur. Sûrement un gobelin, Msieur. Pouvez me lâcher, Msieur ? Ma maman veut pas que je touche de l’eau.

-         Ah, oui ? Tu vas voir ce qu’il en coûte de se moquer d’un troll ! gronda Grunnlaug en comprenant enfin la répugnance des autres à son égard. Et, d’un geste rapide, il passa le trollinet à travers son corps. Le gamin se débattit tant qu’il put, provoquant des remous jusque dans les jambes de son tortionnaire, mais celui-ci ne lâcha pas prise. Quand il le reposa sur la table, le petit troll suffoquait, les yeux exorbités. Un brouhaha de voix choquées ou affolées éclata, mais Grunnlaug ne fit que rire.

-         Un bain de temps en temps ne te ferait pas de mal, mon garçon. Tu sembles un brin crasseux. »

Le festin se termina rapidement après cet incident et Grunnlaug se retira dans sa salle de bain.

Le lendemain, le Grand Troll parcourait les couloirs du manoir encore à moitié endormi à la recherche du troll d’eau, décidé à lui expliquer l’inconvenance de sa présence parmi eux. Son cou craquait encore après la gifle que lui avait asséné son épouse quand il avait hésité à faire cette démarche. C’était un miracle si sa tête ne s’en était pas simplement retournée.

Un nuage de vapeur s’était répandu quand il avait ouvert la porte de la salle de bain et il avait du hurler depuis l’autre bout du couloir pour s’assurer que le troll d’eau ne s’y trouvait pas. Savoir qu’il pouvait être n’importe où et qu’il risquait de se heurter à lui à tout moment n’était pas fait pour améliorer son humeur. Quand il finit par le découvrir, il crut qu’il était encore sous l’influence de l’excès de sang absorbé la veille. Le troll d’eau était assis sur un vieux cercueil, un des trollinets sur ses genoux, et celui-ci riait ! Un cercle de jeunes trolls, zombies et vampires les entouraient, buvant les paroles de leur oncle lointain.

« Oh, bien sur, le combat contre le cachalot est moins drôle que la chasse au calmar, mais il offre certains amusements… »

O Satan, pensa le Grand Troll en s’appuyant contre le mur, la fuite d’eau n’est pas terminée !

 


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