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-         On ne peut pas simplement déchirer le tissu au hasard ! La mise en lambeaux est un art ! Et tant que vous ne le maîtriserez pas, vous ne serez que de vulgaires chiffonniers !

Elias Depic baissa les yeux sur le veston dans ses mains. Il avait pourtant fait de son mieux. Il était particulièrement fier d'une déchirure qui commençait à la couture pour se prolonger magnifiquement au dessus de la poche droite, irréparable. Deux boutons manquaient et un troisième pendait lamentablement, semblant prêt à se décrocher.

-         M. Depic ! Allez-vous me dire ce que signifie ceci ?

Le doigt bleuâtre du professeur était pointé sur une déchirure en forme de feuille morte dont les fils tirés du tissu dessinaient les nervures délicates.

-         Je... je pensais que c'était... euh... joli.

-         Joli ? Joli ! Vous croyez qu'on est là pour faire du joli ?

Elias verdit en sentant les regards moqueurs de ses camarades posés sur lui.

-         M. Depic, votre attitude est déplorable. Laissez-moi vous dire qu'aucun maître ne voudra de vous, même comme simple déchireur, si vous continuez ainsi. Le monde de la Glauque-couture ne pardonne pas ce genre de fantaisie.


Elias errait tristement le long de la rivière en ruminant de sombres pensées. Etait-ce de sa faute s'il n'appréciait pas la mode actuelle ? Il préférait l'harmonie des teintes de gris au contraste foudroyant du noir et du rouge, les coupures délicates lui semblaient bien plus belles que les déchirures sauvages et surtout, surtout, l'essentiel était pour lui dans le détail. Le degré d'élimage, la forme d'une déchirure, la déformation soignée, voilà ce qui faisait, selon lui, toute la beauté d'un vêtement.

Malheureusement, il était bien le seul à penser ainsi. Ses professeurs ne juraient que par Chemin Decroix, Emanuel Loupgarou, Thierry Remugle et Jean-Pâle Gothique. Quant à ses camarades, ils parlaient de lambeaux à outrance, d'hyper-déformé et de taches indélébiles. Plus les années passaient, plus la mode devenait vulgaire et s'éloignait de son idéal esthétique. Et ses perspectives d'entrer dans une grande maison s'éloignaient d'autant.


Elias Depic échoua sans surprise à ses examens de fin d'année. Il se retrouvait condamné à chercher un emploi de déchireur, ou même de vendeur, dans une chaîne de prêt-à-pourrir. C'est alors qu'il s'apprêtait sans joie à partir en quête d'un employeur qu'on sonna à la porte de son caveau. Un diablotin se tenait sur le seuil.

-         M. Depic ? Je suis Siczan Soissantsiss, de la maison Torr Stener. Pourriez-vous m'accompagner ? Le directeur désire vous voir.

Elias ouvrit de grands yeux. Il avait effectué un stage dans cette maison, stage qu'il n'avait pas validé car il était à cent lieues de leur esthétique du noir parsemé de tête de mort, d'éclair et de pseudo runes. Et durant ces deux mois, il n'avait jamais vu le directeur.

Il hocha néanmoins la tête et suivit le diablotin.

Durant le trajet à dos d'esprit hanté, Elias eut largement le temps de regretter sa décision. Que pouvait bien lui vouloir la maison Torr Stener? Il ne faisait jamais bon traîner avec les infernaux. Ils avaient une politique déplorable quant aux relations avec les humains. Toujours à vouloir les faire damner.

Peu d'humains se doutaient que le directeur de Torr Stener, fabricant de vêtements à la réputation sulfureuse, n'était autre qu'Adramalech, démon fripier, fournisseur officiel de la cour de Satan.

Le bâtiment qui abritait les confections n'avait rien du mauvais goût néo-nazi qui faisait la marque de fabrique de TS. C'était un cube de béton, de verre et de peinture blanche. Seule la porte du bureau du directeur s'ornait d'une plaque noire.

Adramalech était assis derrière son bureau, ses griffes tapotant le plateau de verre, sa queue fourchue négligemment enroulée autour du dossier du fauteuil.

-         Ah, M. Depic ! Je suis heureux que vous ayez répondu à mon offre.

-         Je... je vous remercie.

-         Dites-moi, on m'a rapporté que vous aviez une conception quelque peu... originale de la mode ?

-         Euh... je ne sais pas si c'est vraiment là le mot...

-         On m'a dit que vous aimiez le flou, le délicat, le subtil... C'est un de mes chefs de collection qui vous a recommandé à moi.

Elias se demanda dans quel pétrin il était encore tombé. Comment ceux qui l'avaient méprisé tout au long de ses deux mois de stage pouvaient-ils dire du bien de lui ?

-         Vous voyez, reprit le directeur, j'ai là une commande un peu spéciale. Savez-vous qui est Michel ?

-         Euh... à part l'archange, je ne vois pas, répondit Elias dans une tentative de plaisanterie.

-         Oui, c'est bien lui. Eh bien, il dirige maintenant la cohorte des anges exterminateurs et a décidé que leur uniforme n'était plus au goût du jour. Il s'est donc tout naturellement tourné vers nous pour que nous leur en fournissions un nouveau.

Elias eut soudain conscience que sa bouche béait et il s'empressa de la fermer avant que sa mâchoire ne se décroche. Ce dont il avait le moins besoin à présent était bien de devoir ramper sous le bureau du directeur pour rechercher ses morceaux.

-         Cependant, il semblerait que les anges aient des goûts difficiles. De nos premiers essais, Michel a dit qu'ils étaient - quels étaient ses mots, Siczan ?

-         Hum, « brut » et « primitif », maître.

-         Voilà. Monsieur Saint Michel voudrait des runes plus courbes. Monsieur Saint Michel voudrait une cape plus aérienne. Monsieur Saint Michel voudrait un fourreau brodé. Et un noir moins noir, et des éclairs plus lumineux ! Et Monsieur voudrait ceci, et cela, et pas comme ça, et plus ceci, et moins cela !

Dans sa colère, Adramalech se leva, faisant valser son fauteuil.

-         La dernière fois, il était enchanté du modèle que nous lui avons présenté... Jusqu'à ce qu'il découvre les têtes de mort, qui étaient pourtant du plus bel effet ! Il nous a même menacé de s'adresser à la concurrence si nous n'étions pas à même de comprendre ce qu'il voulait ! C'est alors qu'Abrahel m'a parlé de vous...

-         Je ne vois pas très bien...osa Elias. Je ne suis pas du tout un spécialiste du costume militaire.

-         Non, ça nous l'avons bien constaté ! Mais vous semblez partager avec cet ange un penchant pour la finesse - suivit un reniflement de mépris - et une aversion pour les crânes qu'il est parfaitement impossible de trouver chez un couturier qui se respecte. Quoiqu'il en soit, vous avez deux jours pour me fournir un projet valable. Si l'archange l'approuve, vous aurez carte blanche.


Elias repartit sur un petit nuage. Déjà, il fourmillait d'idée. D'abord, une armure en acier recouvert d'or avec des creux et des bosses savamment disposés, puis une cape noire, légèrement élimée mais pas trop. Exactement ce qu'il fallait à un ange exterminateur pour ne pas ressembler à un soldat de parade. Et quand il aurait terminé, pourquoi ne pas proposer un costume plus mondain ? Quand les anges exterminateurs ne sont pas en service, ils doivent tout de même garder un certain décorum. Et développer une gamme pour chérubins ? Elaborer un modèle « Cupidon » ? Ou même, peut-être, monter sa propre maison...

 


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