Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog
/ / /

Gustave, jette ces os ! J'ai fait le tour de la vie.

François-René Gide de Bateau-Grillant



La faim creusait son ventre vide. La sensation était horrible. Elle avait entendu parler de ce phénomène, concernant les unijambistes ou les manchots. Jamais elle n'aurait pensé que la mort pouvait également avoir ces conséquences. Cela faisait si longtemps que son estomac s'était dissout en poussière qu'elle ne savait même plus si elle avait été obèse ou décharnée, de son vivant.

Mais maintenant elle avait faim. Une faim terrible qui lui déchirait les entrailles qu'elle n'avait plus. Une faim qui lui disait qu'elle allait mourir sous peu si elle ne se sustentait pas bientôt. Mais comment mourir quand on avait déjà été noyée et dévorée par les poissons rouges ?

Elle avait tout essayé : des mets les plus fins - dérobés durant la nuit aux humains, inconscients des bruits dans leur cuisine - aux asticots de son cercueil quand, dans les premiers temps, elle y retournait comme à un refuge.

C'avait été terrible, ce premier mois, seule au monde. Elle s'était réveillée avec l'impression qu'on lui avait remplacé le cerveau par du coton. Avant de se rendre compte qu'elle n'avait tout bonnement plus de cerveau du tout. Sortir du tombeau avait été un jeu d'enfant. Le bois du cercueil était déjà en grande partie pourri, la terre meuble et la dalle funéraire... inexistante. Sa famille avait visiblement fait l'économie d'un enterrement digne de ce nom. Mais à quoi pouvait-elle prétendre, elle, Anne Aureczsi, qui n'avait été qu'une pauvre sotte toute sa vie et n'avait réussi qu'à finir noyée dans une mare aux canards ?

S'apercevoir qu'elle était morte l'avait plongée dans une crise de larmes des plus affligeantes. Mais celle-ci n'avait pas duré une fois qu'elle avait compris que personne ne viendrait la consoler. Elle s'était bien encore désolée de la perte de ses belles robes et de ses bijoux, mais cela, c'était avant que ne survienne la faim.

Elle avait l'impression que cette faim lui dévorait ses souvenirs de la vie, grignotait sa mémoire et engloutissait son passé. Peu à peu elle se sentait réduite à cela : un squelette grimaçant, errant sans relâche pour trouver sa pitance.

Au début, elle sortait le jour. Mais une goule, un soir au cimetière, l'avait effrayée en lui contant des histoires d'humains monstrueux, capables de vous démantibuler à coups de barre de fer, de vous enflammer comme des torches ou de ramener votre crâne chez eux comme bibelot de cheminée. Depuis, elle ne traînait ses os que la nuit, quand pullulaient seulement ses congénères - goules, vampires, zombies...


Cela ne pouvait plus continuer. Elle se leva de la pierre tombale qu'elle avait élu pour siège - le cimetière était toujours un endroit sûr pour les gens de son espèce. L'aube approchait dangereusement, mais il était hors de question qu'elle passe une journée de plus sans se remplir le ventre. Elle déambula par les rues désertes, s'arrêtant devant chacun des rideaux de fer des magasins avec nostalgie. De loin en loin, à mesure que le jour se levait, elle croisait un humain affairé qui ne la voyait pas. Bien sûr, on ne pouvait jamais être sûr qu'il serait aussi aveugle, aussi passait-elle bien au large, avec un battement de son cœur disparu sous ses côtes.

Mais que manger ? Elle avait déjà essayé bien des choses qui toutes passaient entre ses côtes et son bassin pour venir s'échouer à terre. Elle gardait des taches de tomate sur les os, de sa dernière salade.

Perdue dans ses réflexions, elle n'avait pas vu venir l'homme qui se dirigeait vers elle à grands pas. Elle eut un sursaut et chercha des yeux un porche où se cacher, une ruelle où bifurquer. Rien. Et déjà l'intrus n'étais plus qu'à cent pas. Pire, il lui faisait un signe de la main ! L'affolement la saisit. Et si c'était un de ses monstres cherchant à orner sa cheminée ? Puis, l'intervalle entre eux se réduisant, elle remarqua l'étrange maigreur de sa main levée et entendit le léger cliquetis qu'il produisait en marchant.

Un autre squelette ?!

Ses semblables l'avaient jusqu'à là royalement ignorée et elle avait appris des autres Bizarres - comme ils se nommaient entre eux - que les squelettes étaient tellement bouffis d'orgueil qu'on les aurait plus volontiers pris pour des ballons de baudruche que pour des sacs d'os. Leur silhouette somme toute humaine leur faisaient mépriser toutes les créatures plus ou moins difformes et immatérielles que comptait le cimetière. Mais elle se sentait tout juste misérable, et en aucun cas supérieure aux autres, à ceux qui osaient.

Pétrifiée, elle regarda s'approcher le squelette. Il portait une longue blouse blanche ouverte et cela lui fit soudain prendre conscience de sa nudité. Elle eut honte, avant de se rappeler qu'elle n'avait plus que des os blanchis à cacher. Chacun de ses os étaient reliés aux autres par des petits fils de fer délicatement enroulés, ce qu'elle prit pour une coquetterie puisque ses os à elle n'avaient aucun besoin de ligatures pour tenir les uns sur les autres.

Après les politesses d'usage, ils restèrent à se dévisager avec embarras.

- Hum, fit-il en jetant un coup d'œil alentours. Vous vivez ici ?

- Oh non ! s'exclama-t-elle. Je... j'habite au cimetière.

- Le cimetière ! Quel endroit mal famé pour une demoiselle !

Désemparée, elle bégaya :

- Ah ? Où habitez-vous donc ? Je croyais que tous ceux qui étaient comme nous vivaient là...

- Peuh, seuls les fainéants et les imbéciles restent au cimetière ! » Et comme elle baissait la tête de honte, il s'empressa d'ajouter : « Mais vous ne devez pas être là depuis longtemps, on ne vous aura pas mis au courant.

- Non, personne ne m'a rien dit. » Elle n'eut soudain qu'un désir : s'enfuir le plus loin possible de cet être qui devait la prendre pour une moins que rien. Mais elle ne pouvait laisser passer sa chance, aussi demanda-t-elle : « Savez-vous où je pourrais trouver à manger ?

- A manger ? » Il la scruta avec attention. « Vous feriez mieux de venir avec moi. »

Elle lui emboîta le pas avec espoir. Ils parcoururent une bonne partie de la ville. Les humains grouillaient de plus en plus dans les rues, et elle frissonnait tant et si bien à leur vue que l'autre finit par lui dire :

- Ne vous inquiétez donc pas tant, ils ne peuvent pas nous voir.

Après qu'elle lui eut rapporté les propos de la goule, il n'eut qu'un haussement d'épaule :

- Elle s'est moqué de vous. Ils sont bien rares ceux qui peuvent nous voir. Et soit ils préfèrent ne pas en croire leurs yeux, soit ils sont tellement effrayés qu'ils s'évanouissent aussitôt.

Ils se dirigeaient vers un grand bâtiment dont ils franchirent bientôt la porte. Les couloirs sentaient le détergent. Ils franchirent une des portes résolument identiques qui les parsemaient.

- Bienvenue chez moi, dit le grand squelette avec un large sourire grimaçant plein de fierté.

Elle tourna sur elle-même pour embrasser du regard toute la pièce. Elle avait beau chercher, celle-ci ressemblait tout bonnement à une salle de classe.

Voyant son étonnement, il prit un air suffisant pour annoncer :

- J'ai l'honneur d'être Gustave, cinquième du nom, squelette d'université de son état, résident de la salle B 45. » Il monta sur l'estrade, se débarrassa de sa blouse et pris la pose. « C'est d'ici que je permets aux pauvres humains de contempler ce qu'ils deviendront peut-être, avec de la chance, après leur mort.

Convaincu à présent qu'il était fou, Anne commença à reculer discrètement vers la porte.

- Attendez ! S'exclama-t-il. Vous aviez faim, disiez-vous ?

- Oui ! Horriblement faim...

- Classique ! Nous nous trouvons là devant un cas de persistance stomacale dû au fait que vous n'acceptez pas votre propre mort. Votre non-organisme réagit alors en vous faisant sentir le plus élémentaire des besoins humains, la faim, quoique vous n'ayez aucun besoin de le satisfaire.

Sa tirade terminée, ses orbites luisirent d'un éclat satisfait.

- Et... que puis-je y faire ?

- Hum. Eh bien, en général, cette sensation passe avec le temps.

- Ça fait deux mois que ça dure !

- Hum, il y a bien...

- Oui ?

- Disons qu'une légende raconte que les morts-vivants peuvent en effet se nourrir. Non de nourritures terrestres, mais de la peur !

- J'ai peur, ça oui, mais comment pourrait-on se nourrir de cela ?

- Pas la vôtre, voyons ! Celle des humains. Mais ce n'est bien sûr qu'une légende qu'aucune expérience scientifique n'est jamais venu prouver. Aussi serait-il bien vain d'y croire. Quoique... il pourrait être intéressant de tenter l'expérience afin de démontrer l'inanité de ces croyances primitives. » Ses orbites s'allumèrent. « Je pourrais écrire un traité sur le sujet et même M. Frankenstein ne pourrait alors douter de ma valeur ! Allons-y, ajouta-t-il en se frottant les mains.

- Que dois-je faire ?

- Hanter. Faire peur. Effrayer ! Épouvanter !!

- Mais je n'ai jamais fais ça ! A contraire, j'ai toujours eu peur des coins sombres, des bruits étranges et des chats noirs...

- Peuh ! Rien de plus simple. Il vous suffit d'agiter vos os, de projeter des ombres bizarres et de murmurer des menaces. Les humains sont si peureux ! Nous ne tarderons pas à savoir si...

A ce moment, des bruits de pas se firent entendre dans le couloir. Aussitôt, Gustave se figea, son sourire se crispa. D'assis qu'il était au bureau du professeur, il se dressa d'un bond, rafla la blouse sur l'estrade pour la jeter à la volée sur un porte-manteau et se précipita à sa place.

Voyant qu'elle ne bougeait pas, il lui glissa à travers ses dents serrées :

- Partez d'ici ! Dépêchez-vous, petite idiote, ou vous allez me faire prendre !

Ses dents claquaient légèrement. Il s'enleva une poussière du bras, se redressa, ne bougea plus. Mais en s'apercevant qu'elle était toujours à la même place, sa voix prit un ton suppliant:

- Je vous en prie ! Ne restez pas ici ou c'est notre perte à tous les deux !

Les pas se rapprochaient. Anne se précipita vers la porte du fond, mais elle était fermée à clef. Ne voyant plus qu'une solution, elle grimpa sur l'estrade, à la stupeur de Gustave et vint se tenir à ses côtés, s'efforçant d'imiter sa pose rigide, son air de catacombes.

La porte s'ouvrit. Un flot d'humains entra.

- Qui est-ce qui m'a fichu ce tas d'os ici ? maugréa une voix. Comme si je n'avais pas assez de l'autre pour m'encombrer ! Vous deux, là, allez ranger ce squelette dans le placard du deuxième. Celui qui le voudra ira le chercher.

---


Un jour d'octobre 19**, le bâtiment principal de l'université de Bones explosa. L'instruction qui suivit la catastrophe révéla qu'une femme de ménage avait laissé tombé un flacon de détergent dont le contenu s'était peu à peu répandu à terre jusqu'à se mêler aux substances chimiques d'un tube à essai malencontreusement brisé. Interrogée, l'employée rescapée du sinistre avait affirmé qu'une main de fer s'était refermée sur son bras, tandis qu'une voix sanglotait à ses oreilles. Elle n'avait plus eu alors qu'une pensée : s'enfuir. D'autres témoins, sans doute sous le choc, affirmaient avoir vu une silhouette humaine danser dans les flammes.




Les commentaires sont les bienvenus par ici !

Partager cette page

Repost 0
Published by