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« C’est magnifique ! C’est… c’est… transcendant ! »

Elsbieth soupira d’exaspération. Pendant que sa mère se pâmait d’admiration devant ces croûtes, elle était obligée de faire la potiche au lieu d’aller retrouver Piotr.

« Ohhhhhhhh ! »

La jeune fille se tourna vers le tableau qui avait suscité un tel cri. Une grosse tache bleue s’étalait sur la moitié de la toile, d’où partaient de grandes lignes droites qui allaient se perdre sur le mur où était accroché l’œuvre.

Les commentaires fusaient : « Quel audace… Eclatement des limites… Un chef d’œuvre… originalité… Subversion de l’autonomie rectiligne… »

 

Elsbieth inclina la tête pour essayer de comprendre la signification du tableau. C’est ce moment que choisit Léon pour revenir à la charge.

« Ma chèèèère Elsbieth ! Je le savais : nous avons les mêmes goûts ! Nous sommes faits l’un pour l’autre ! Voyez, ce tableau exprime parfaitement ce que je ressens pour vous. »

Elsbieth haussa un sourcil. Elle ne savait pas qu’on pouvait se sentir des affinités avec du vomi d’hydre avinée. L’art content-pourri et ses admirateurs ne cessaient de l’étonner.

« Tel cette œuvre, mon cœur éclate hors de ses limites quand je vous vois ! »

« Si seulement… On aurait au moins un petit en-cas pour passer le temps, marmonna Elsbieth.

« Oh, mais on ne s’entend guère ici ! Allons dans un coin plus tranquille, ma chère ! »

Elsbieth n’eut pas le temps de protester que déjà l’importun allait demander l’autorisation à sa mère de « l’enlever quelques minutes, hihihi ». L’autorisation ! Comme si elle n’était pas assez grande pour décider elle-même si elle l’accompagnait ou pas.

Bien sûr, sa mère approuva cette méééérveilleuse idée.

 

Léon était le type même de la goule fils-à-papa, terne et ennuyeux au possible. Nourri aux cadavres décongelés tout le long de sa vie, il était maigre et rabougri et, par snobisme, il accentuait sa démarche clopinante en se déhanchant tant qu’il le pouvait.

Mais, évidemment, Léon était issu d’une bonne famille, tout droit sorti des meilleurs cimetières et destiné à une longue carrière en tant que PDG de la société Tiqueau, la plus grande conserverie de putréfactions au monde (vous savez bien, celle de la pub « Quand c’est pourri, c’est pour de bon ! »). Cela suffisait à la mère d’Elsbieth pour en faire une fréquentation des plus convenââbles pour sa fille.

 

Léon l’entraînait maintenant dans une petite salle où était accroché un unique tableau : une grande toile blanche ornée d’une simple ligne ondulée au milieu.

« Le clou de l’exposition, lui souffla Léon. Un vrai chef d’œuvre. »

Elsbieth dégagea son bras qu’il tenait serré dans le sien.

« Regardez ces lignes épurées, ces teintes sublimes, la fraîcheur et la force de l’ensemble ! »

Il se rapprocha et la regarda d’un air qui se voulait flatteur :

« Je l’ai acheté pour vous, chère Elsbieth, car ce sont ces mêmes qualités que je retrouve en vous. »

Il glissa encore d’un pas boitillant jusqu’à ce qu’elle sente son haleine sur sa joue.

« Des qualités que je ne voudrais pas voir perdre, Elsbieth… Surtout pour cet abruti de zombie que vous fréquentez… Epousez moi Elsbieth ! Pour votre propre bien… »

Elsbieth manqua s’étouffer. Comment savait-il pour Piotr ?! Puis elle se rappela les rumeurs qui voulaient que le père de Léon soit à la tête d’un réseau d’espions doublé d’une mafia armée. Des rumeurs dont elle avait toujours ri en repensant à la goule ventripotente et inoffensive qu’était Monsieur Léonidas Tiqueau.

 

Léon était maintenant tout près d’elle, à la toucher. Ne supportant plus cette chose qui la menaçait de sa voix doucereuse, elle s’écarta brusquement.

Il la suivit.

Ce qu’elle fit alors participait de l’instinct naturel de la goule qu’on a énervée et qui, de plus, a un petit creux.

D’un violent coup de griffe, elle lui déchira le visage. Puis, en faisant attention à ne pas salir sa robe de soirée, elle finit le travail à coups de dents.

 

Un peu plus tard, le galiériste fit un discours grandiloquent et introduisit les visiteurs dans la petite pièce.

« Oooooh ! »

« Merveilleux ! »

« Incroyable ! »

« C’est tout simplement extraordinaire ! »

Sur la toile blanche, le sang avait formé de fins filaments écarlates, traçant un entrelacs du plus bel effet.

« Cela va révolutionner l’art content-pourri, je vous le prédit ! »

 

Elsbieth, sagement rangée derrière sa mère, eut un petit sourire. C’est donc ainsi qu’on devient artiste ?

 

 

 

Vous voulez me faire part de toute votre indignation/admiration/indifférence ? C'est par ici !

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