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Blanche vérifia une énième fois que sa robe tombait bien, que sa coiffure tenait en place et que ses gants n’étaient pas tachés. Le grand jour était arrivé. Ses yeux brillaient de l’éclat particulier que confèrent l’excitation du triomphe et l’usage de la belladone. Elle avait réussi. Ce soir, elle serait la princesse Blanche de Khokaïne, épouse du célèbre et richissime prince de Khokaïne, propriétaire de deux mille âmes et d’un nombre incalculable de verstes carrées dans sa lointaine Russie. Et ce n’était que le début.

La fête qui célébrait leur mariage n’avait d’égal que la splendeur de la cérémonie orthodoxe qui l’avait précédée. Blanche jeta un dernier regard au miroir, puis sortit se mêler à la foule des invités qui l’acclamèrent comme il se devait. Le bal allait commencer, et son règne avec lui. Une fois le prince à son bras, elle aurait le monde à ses pieds.

Elle s’approcha de son futur époux qui la prit par la main. Ils allaient ouvrir le bal. Elle n’eut que le temps d’entendre un long grincement et des cris avant que l’obscurité l’engloutisse en grand fracas.


Elle ouvrit les yeux. Elle était allongée sur un lit. Le plafond de la pièce où elle se trouvait ne lui était pas inconnu. Elle balaya les alentours du regard. Un cierge brûlait à sa droite. Et un autre à sa gauche. Sur une chaise, une nonne somnolait en émettant un ronflement épisodique. Le lit à baldaquin était tendu de crêpe noir. Elle avait froid. Elle voulu tirer à elle une couverture, mais elle reposait sur un simple drap nu. Elle découvrit alors qu’elle n’était vêtue que d’une chemise de nuit. Elle maudit la négligence de ceux qui l’avaient portée ici après son malaise. Son malaise ? Au milieu du bal !

Retrouvant tout à coup ses esprits, elle bondit hors du lit. Où était le prince ? Il ne fallait surtout pas qu’il parte ! Et soudain elle reconnut l’endroit où elle se trouvait. Sa chambre de jeune fille. Pourquoi diable l’avait-on porté ici ? La princesse Blanche de Khokaïne possédait ses propres appartements dans la demeure de ses parents, quelque miteuse que soit cette dernière.

Elle passa à pas de loup près de la garde-malade et ouvrit la porte. Inutile de déclencher le radotage sans fin de cette vieille bigote. Le métal de la clenche lui sembla inhabituellement chaud contre sa paume. Dans le couloir, pas un bruit. La manoir entier reposait dans un silence de mort. Prise d’angoisse, elle courut à la plus proche fenêtre. Ses pires craintes se réalisaient : dans la cour, plus de carrosse aux armoiries bizarres, plus de valets ni de servantes à l’accent étranger, plus de chevaux fringants. Plus de prince.

Si cela avait été dans son caractère, elle aurait éclaté en sanglots. Elle avait mis des années à le conquérir. Pourquoi était-il parti à présent ? Pour un malaise ? Un simple malaise ! Elle maudit la faiblesse de son sang.

Mais elle n’allait pas le laisser partir ! C’était hors de question. Il ne pouvait pas être bien loin. Elle se précipita dans les escaliers, mais renonça bientôt à courir. Ses genoux protestaient vivement à chaque marche. Elle descendit donc précautionneusement en s’appuyant à la rampe puis traversa les dalles du vestibule. Sous ses pieds nus, elles répandaient une douce chaleur. Elle sortit dans l’air chaud de l’après-midi et se dirigea vers les écuries.

Les trois chevaux renâclèrent quand elle entra. Elle choisit le moins décharné des trois, une jument grise à l’allure placide, encore sellée après la promenade que le palefrenier lui faisait faire tous les matins. La bête recula au fond de son box quand elle approcha. Elle ouvrit la porte et attira la jument en lui parlant d’une voix douce. L’animal sortit et la suivit dans la cour.

Elle posa un pied à l’étrier et s’apprêta à s’élancer sur le dos du cheval. Mais à l’instant où ses mains touchèrent le dos de la jument, celle-ci se cabra avec un hennissement de terreur et partit dans un galop effréné par le portail ouvert.

Tombée au sol, Blanche regarda avec horreur sa cheville qui se terminait maintenant en moignon effiloché de chair verdâtre. Elle reporta son regard sur le cheval qui s’éloignait en emportant son pied et son avenir dans le monde des vivants.

 


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